1548 Noël du Fail, pays de Rennes

Noël du Fail (Saint Erblon 1520, Rennes 1591) était juriste et conteur. Ce texte date de 1548. Il rapporte une partie de lutte narrée dans les baliverneries d'Eutrapel. L'intérêt de ce texte est majeur car non seulement il décrit précisément des prises, mais aussi il montre une pratique populaire de la lutte et cite des nom de hameaux et village du pays rennais. Ceci atteste, s'il en était besoin, de la pratique très étendue de la lutte bretonne.

Dans la retranscription ci-dessous, les commentaires et annotations du document seront insérées entre crochets. Les renvois aux texte d'origine seront présentés entre guillemets et entre crochets. ["   "]

les communes citées sont Mordelles, Pacé (le chateau des Planches, cf la carte ci-dessous), Bruz et Gévezé, Ercé et Noyal sur Seiche.

Ce texte est extrait de Gaël Milin : Noël du Fail, les Baliverneries d'Eutrapel, Librairie Klincksieck, Paris (Thèse soutenue à Rennes en 1969).

La retranscription

Le jour dit venu, chacun amena des lutteurs à toute épreuve ["   tons d'épreuve"] et expérimentés : les uns de Mordelles [à 13 km au Sud Ouest de Rennes], les autres des Planches [les Planches en Pacé, Nord-Ouest de Rennes], de Beaumanoir [hameau de Bruz], et étant arrivé au pré - lieu fixé d'avance ["préfix"] - chacun présenta son homme.
Le premier qui entra eut nom Pasquier, qui avait lutté le dimanche précédent à Gévezé [nord ouest de Rennes], et bien sachant qu'on lui baillerait un adversaire solide [" un bon rustre"], il entre avec son pourpoint étroit, sa chemise attachée entre les jambes avec une esquilette [cordon servant à attacher les chausses], parce qu'il n'avait su trouver braies [pantalon ample] à prêter ["à prest"].
L'autre bien entreprenant ["rebrassé"] entre par un autre côté, bien échangé, et en faisant l'important ["avec un grand brave"], protestant par son grand Dieu qu'il ne lui résisterait pas plus ["arrestoit emplus"] qu'un graion de mil dans la gueule d'un bélier...
De ce pas il se baisse, prend de l'herbe et s'en frotte les mains par une singulière façon de faire, s'en vient à Pasquier les bras tendus avec un élargissement de main disant "Donne-toi garde de moi si tu veux"; Il y a Siclere qui leva son chapeau sous son aisselle, l'un des juges commis, disant que le jeu devait être sans vilainie, et qu'ainsi était pratiqué par tout le pays, et qu'il ne gagnerait rien à lui rompre un bras ou autre chose.
"pasquier palissant (...) va vers ["s'adresse à"] lui sans daigner, ou atoucher en la main, ou faire autres politesses ["honnestetez"] qu'on fait au commencement.  Vous avez autrefois vu deux chiens qui n'osant s'attaquer ["ne s'osant attacher"] tournent l'un vers l'autre en grondant n'attaquant que le coup. Tels étaient ces gens de bien tournant à l'entour du rouet, tâchant par toute manières de se happer à son avantage (...). Pasquier fut fin et rusé qui prit son homme par le bras droit, le charge du croc dedans, l'enlève, et tellement le poursuit que le pourpoint - ô méchante toile - rompt et emporte sa pièce hautement et net. Au moyen de quoi le coup fut si grand que tous deux vont tomber aux deux coins ["quartiers"] du jeu, rapidement ["de roideur"]... O la belle chute ! Deux gros lourdauds, deux gros mâtins [grand et gros chiens de garde ou personne mailciause], il me semble ouvrir [enterndre] un grand chêne en la forêt de Brocéliande ["Brecelian"] qui par la force du vent déraciné, tombant renverse tout ce qu'il trouve.

Après une courte pause la partie reprend.

Le lourdaud ["pitault"] endosse sur sa grosse échine ce pourpoint tout fin neuf, regarda haut et bas s'il lui était bien fait, saute trois pas de côté ["à quartier"], et puis en haussant les épaules, roulant ["rouillant"] les yeux s'en vient à Pasquier que ni faisant pas moindres mines qu'adverse partie. De première se crochent l'un l'autre ["s'entrecrochent"] non guère gracieusement. Pasquier fait si bien par ses efforts ["fait par ses journées"] qu'il gagne l'épaule gauche, et sur galantement lie sa main, tâchant à toute force lui mettre le bout de l'orteil au jarret ; l'autre voyant la prise être dangereuse défaite lui met les deux mains par dessus la poitrine, tint raide le jarret se forçant le lever, mais rien ! Pasquier qui entendait la ruse, laissant l'épaule saisit seulement le bras, tournant voir s'il le pourra aucunement ébranler, il le croche, tantôt le pied en l'air, tâchant s'il peut lui mettre le cul en giron [cul par dessus tête]... Les pauvres diables se battaient encore ["menoient"] cherchant tous les moyens de se culbuter l'un l'autre ["s'entreculbuta"] ; il y eut quelque contreverse pour une chute, mais il fut décidé que le saut devait pour le moins avoir trois point[pour qu'il y eut tombé vainquer - lamm qui se traduit par saut].

La partie fut interrompue prétextant que les deux lutteurs avaient "marchandé ensemble" l'un des juges...)

";.. Il l'avait vu pratiqué quelques fois à la Lande d'Hersé [la Lande d'Ercé entre St Erblon et St Armel] et au Maz de Lancé [le mail de Lancé à Noyal sur Seiche].

Le lieu de Pacé

Extrait de la carte Cassini de 1750 montrant le château des Planches :
le site du Château des planches de Pacé